«Occurrence», dans le sens de présence, de réel, de substance. Par sa thématique, l’exposition en cours de Benoit Blondeau, L’image-matière, cadre bien avec la galerie Occurrence, espace d’art et d’essais contemporains, où elle sera présentée jusqu’au 7 mars 2015. Blondeau, un artiste de Québec, a depuis longtemps un penchant pour la peinture et les textiles. Dans ses compositions éclectiques, il explore la tangibilité des matériaux, à partir desquels il réfléchit sur l’existence des gens et des choses.

La première chose qui se manifeste à nous en entrant dans cette exposition, c’est son esprit ludique. Les œuvres, accrochées sur les trois murs de la salle et majoritairement de grands formats, rayonnent par leurs couleurs éclatantes et leurs lignes dynamiques. À gauche, un tableau imposant, dont la facture se rapproche de l’hyperréalisme, montre une vue en gros plan d’un morceau de tissu froissé. Paradoxalement, ici, l’artiste a utilisé la peinture pour représenter un textile, alors que toutes les autres œuvres de l’exposition font l’inverse. Dans celles-ci ce sont plutôt diverses combinaisons de matériaux réels (et non pas représentés), à savoir des morceaux de tissus cousus de fils et tachetés de peinture, qui créent un tableau abstrait.
L’approche de Blondeau se révèle aussi expérimentale. Mais l’artiste a-t-il «joué» avec tous ces matériaux pour des raisons simplement formelles? Certainement pas. C’est dans un court texte mis à la disposition des visiteurs à l’entrée de la galerie que l’on trouve notre réponse sous la forme d’une introduction à l’exposition rédigée par Blondeau lui-même. Ces quelques lignes rajoutent une nouvelle dimension à ses œuvres:
«Le monde dont je fais partie me touche et me projette dans la confusion. Il me semble que mes idées sur celui-ci demeurent toujours partielles de par sa démesure et son infinité», écrit-il. «C’est entre autres parce que j’y suis immergé, comme un élément constituant, et donc hanté par les choses qui m’entourent et m’habitent. L’homme vêtu porte sur lui les signes de sa civilisation ou du moins de ses propres projections produisant un paradoxe qui vient du fait que l’image (motifs et couleurs) est aussi matière comme notre corps. Ils sont tout à la fois; une idée, une virtualité ainsi qu’une factualité que l’on caresse de l’œil comme tous les objets du monde. Cette attention particulière pour les textiles vient d’une fascination à palper l’étrangeté que comporte le fait d’exister dans le matériel même.»

Ainsi, le fait de côtoyer, de manipuler et d’agencer les textiles serait-il une façon pour Blondeau de garder un pied sur terre dans un monde qui lui donne le vertige? Il s’agit ici de choses palpables: il est beaucoup plus facile d’accepter l’évidence de leur existence que de tenter de s’accrocher à des concepts abstraits. Il y a les données «virtuelles» qu’assimile notre cerveau, qui parfois nous trahissent à cause de l’image trop floue qu’elles projettent dans notre esprit, ou même en se soustrayant complètement de notre mémoire. Mais il y a aussi les matériaux, auxquels on peut se sentir «connecté» par le simple fait de les tenir dans nos mains, et qui nous rattachent inévitablement à une réalité concrète. Les objets nous donnent une présence par leur présence. En s’appropriant les matériaux, Blondeau s’approprie aussi le monde.
Dans son texte, l’artiste fait aussi mention des vêtements, qui sont porteurs d’une image collective. Ceux-ci sont non seulement le reflet de notre personnalité, mais aussi de notre culture et de notre classe sociale. À ce sujet, il peut être intéressant de faire un parallèle entre la pratique de Blondeau et celle de Yinka Shonibare, un artiste multidisciplinaire britannique d’origine nigérianne qui connaît une reconnaissance internationale. Son travail sera d’ailleurs présenté à DHC-Art à partir du 28 avril 2015 dans le cadre de l’exposition intitulée Pièce de résistance.
Shonibare, en effet, explore la notion d’identité à partir de ses différentes représentations dans la culture, et autour des enjeux touchant à la globalisation. Il s’interroge sur l’instabilité de la définition de culture, dont les balises peuvent facilement être modulées par ses composantes hybrides. L’artiste voit entre autres la culture comme une construction artificielle. Les costumes et les tissus sont pour lui l’un des moyens d’illustrer ces questionnements. Le wax, par exemple, est un tissu associé par conventions à l’Afrique, mais dont la fabrication se faisait en Hollande et qui a été adopté et industrialisé par l’Europe; ses origines sont donc aussi imprécises que peuvent l’être celles de gens issus d’une culture post-colonialiste tels que Shonibare.
À l’inverse, bien qu’il soit tout à fait conscient de la charge symbolique des vêtements, Blondeau fait le choix conceptuel de «déshabiller» le tissu de ses différentes significations, afin de redécouvrir son aspect brute et d’en extraire son essence. Alors que la matière est habituellement modelée en fonction de l’image, dans L’image-matière, les matériaux utilisés par Blondeau reprennent le dessus sur celle-ci: ils redeviennent matière et font image en eux-mêmes.

Dans l’une des œuvres, on retrouve les motifs répétés d’un ballon de volleyball. Dans une autre, un bout de drap déchiré. Blondeau met en scène des objets de son quotidien et les replace dans un nouvel ensemble plastique qui les met en valeur ou, au contraire, les fait se fondre dans une explosion de couleur, tout dépendant du point de vue adopté. L’exposition nous propose une gamme étendue de sensations visuelles: lignes et rayures de différentes épaisseurs, taches de peinture de différentes grosseurs, formes rondes ou géométriques, touches vaporeuses ou affirmées, entrecroisements de fils, tissus décousus et recousus… Dans son ensemble, L’image-matière donne lieu à de nombreuses tensions entre abstraction et figuration. Pour un même motif sur une toile, les fonctions d’image et de matière se chevauchent, se contredisent: cette tache de peinture est-elle là pour représenter quelque chose, ou simplement pour exposer l’éclat de sa matérialité? C’est le spectateur qui pourra résoudre cette ambigüité.
Pas de cartels sous les œuvres: un choix de l’artiste, une préférence de la galerie. Cela pourrait se révéler agaçant pour les plus curieux, mais on reconnaît que l’espace en est plus épuré. On porte presque plus attention aux œuvres qu’à l’habitude, car on s’occupe à essayer de décortiquer avec quels objets et quels médiums l’œuvre, cet amalgame de textures diverses, a été créée; cela en devient un jeu pour le visiteur. De cette façon, le spectateur est, pour ainsi dire, ramené de force au strict visuel, c’est-à-dire à ce qui vient avant même le langage, ou avant l’image. Dans l’expérience de notre quotidien, nous voyons d’abord et nommons ensuite. Dans l’exposition L’image-matière, nous préférons nous arrêter à la première étape, afin de nous familiariser à nouveau avec la réalité pure de l’objet, et de laisser un peu de côté la conception que l’homme s’en est fait.
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L’exposition L’image-matière de Benoit Blondeau sera présentée du 30 janvier au 7 mars 2015 à la galerie Occurrence, située au 5455 avenue de Gaspé, espace 108, à Montréal.
Article par Maude Pelletier. Étudiante au baccalauréat en histoire de l’art, Maude est passionnée par trop de choses pour savoir où donner de la tête.