29 novembre 2017 : je m’assieds à la 6e rangée au théâtre La Chapelle pour assister à Une excellente trilogie sur la vie, solo performatif orchestré par Thomas Duret, auquel ont également participé Cédric Delorme-Bouchard (conception lumière), Lisandre Coulombe (conception décor et accessoires), Alexandre Lebeau (dramaturgie et assistance à la mise en scène) , Olivia Sofia (conseillère en mouvement) et Peter James (direction artistique).
Deux gros blocs de glace fondent, sur le dessus d’un support à vêtements. La glace fond. L’eau s’accumule dans des bacs situés sur le sol. Les gens entrent en salle. Prennent place. Instantanément, le temps apparaît : le présent marqué par le son de l’eau qui tombe, le passé par le vide du bac, le futur par l’éventuelle disparition totale de la glace, fantasmée – à la fin du spectacle, peut-être? Thomas Duret entre nu sur scène et prend place sur un banc solitaire installé dans un coin éloigné. Le bruit des gouttes fracasse le silence et devient métronome détraqué de ce spectacle où est exploré un lien angoissant au passé, au présent et au futur.

Premier temps. Thomas Duret découvre son corps, renaît, réapprend la fonction de ses membres. Il semble transi par le froid, son corps, dont on peut voir le squelette à travers la chair, nous paraît faible, sur le point de se rompre à chaque mouvement qu’il accomplit avec une extrême lenteur, nous permettant à la fois de les reconnaître et de les observer avec un autre regard, un regard «distancié», nous dirait peut-être Bertolt Brecht. Or, ici, on n’imite pas: Thomas Duret «n’imite» pas un enfant qui vieillit. Il revit des étapes, des mouvements, faisant émerger de l’oubli des fragments de son histoire. On le voit ramper, apprendre à se lever debout, toujours avec une grande lenteur. Il attrape des jouets, des poupées, renverse des billes sur le sol, lance avec la violence d’un enfant un contenant de ce qui me semble être du sable. Peu à peu, son corps se remplit de ces actions: la logique ici est celle d’une découverte, d’un retour vers un savoir qui relève complètement de l’expérience. L’état qu’il nous présente est un remplissage, à l’instar de ces bacs d’eau. Le corps apprend ces gestes, les connaît, parvient à les maîtriser et, par le fait même, à se maîtriser… Mais le visage de Duret demeure étrangement détaché, froid. De la découverte de l’enfant, il retire le ludisme, le rire, le mot, le cri et ne laisse entendre que le choc des objets et le son du temps qui passe.
Deuxième temps. Le fond de la scène se colore: blanc, puis bleu, puis vert, puis blanc, puis noir, puis vert… Aucun ordre identifiable. Plusieurs chansons connues. Parfois le silence. Thomas Duret, vêtu de pantalons cette fois, dépose sur le sol des piles de fragments de miroirs cassés à différents endroits de la scène. Puis il les éparpille et forme un étrange et impossible casse-tête. Par moments, les miroirs au sol semblent tendre vers une image unifiée : on dirait un animal, un mot, un objet, un symbole… Mais rien n’apparaît. Thomas Duret dépose son pied nu sur des miroirs. Le bruit de craquement nous fait sursauter, l’inquiétude qu’il se soit blessé fait surface: saignera-t-il, est-ce prévu? Aucune réponse ne vient. Il ne s’est pas coupé et la scène ne tend que vers ce constant état d’indétermination. Le sens ne se fige jamais et ne demeure que la sensualité. Le temps présent demeure un temps fracturé, incomplet. L’homme agit, mais ne signifie pas. Le paysage ne permet jamais de reformer la trame lisse de couleur qui apparaît en fond de scène. Thomas Duret est devant nous deux fois: d’abord sous une forme complète, «directe», physique, ensuite dans le monde à l’envers de la réflexion, celui du miroir, ces fragments parsemant le plancher qui écartèle cet autre Thomas Duret de qui ne jaillit aucune présence, aucune chaleur. Simple reflet de l’homme qui marche et se blesse devant nous, ce Thomas Duret est avec nous dans le temps et l’espace sans l’être. Le temps présent est dédoublé, à la fois complet et divisé, chaud et froid, unique et multiple.

Troisième temps. La fumée emplit la salle, la rendant presque opaque. Des mots sont projetés sur le mur du fond, tandis que des enregistrements très simples des grands-parents de Thomas Duret défilent, parfois comiques. L’artiste déambule sur les fragments du présent, habillé de la tête aux pieds et portant un capuchon, laissant tomber derrière lui, par moments, des poignées de confettis. Célébration du passé, peut-être? Duret passe nécessairement devant le projecteur et devient le support sur lequel sont projetés des mots: si ces mots et paroles (parfois hautement nihilistes) décrivent le futur, il se met dans leur chemin. Incapable de faire partie de ce futur, ne pouvant se «futuriser», il demeure parmi les débris du présent.
Qu’est-ce qu’on en tire? Le spectacle parle de temps, mais n’a qu’un seul rythme: la lenteur. Au final, les blocs de glace qui fondent ne se briseront pas et le spectacle se termine sans que ne se referment les sens. On nous donne davantage de pistes de réflexion que de moments où nous n’avons qu’à «vivre et ressentir», mais peut-être qu’il ne s’agit de rien d’autre que mon incapacité à émerger de mon cerveau. Le spectacle ne s’est pas adressé à mes sens, mais à mon intellect. Seul, avec une grande froideur dans l’exécution – d’un bout à l’autre de ce solo –, Thomas Duret vit quelque chose qui demeure trop étrange, distant pour qu’un partage se fasse. Le spectacle nous isole les uns des autres en parlant, paradoxalement, de quelque chose que tous vivent intimement, d’une façon ou d’une autre: ce passage du temps et notre lien avec lui. Ne devrait-il pas y avoir quelque chose qui nous relie, en dehors du son des gouttes d’eau? Peut-être cela fait-il partie de la réflexion: entre nous ne se trouve que le bruit du temps qui passe.
Je ne peux me résoudre à achever ainsi cette critique sans vous partager cette dernière pensée. Quelque chose demeure, me gratte de l’intérieur, me ronge, des mots que je rêve d’écrire. Des mots qui naissent de ce titre: Une excellente trilogie sur la vie.
Excellente.
Non mais… Quel culot.
Une excellente trilogie sur la vie était présenté au Théâtre La Chapelle du 29 novembre au 8 décembre 2017.
Article par Pierre-Olivier Gaumond.