Autour de la sculpture

Où en est la sculpture aujourd’hui au Québec et qu’a-t-elle à nous révéler ? Pour l’exposition (Re)Penser la sculpture, présentée du 12…
1 Min Read 0 181

Où en est la sculpture aujourd’hui au Québec et qu’a-t-elle à nous révéler ? Pour l’exposition (Re)Penser la sculpture, présentée du 12 janvier au 23 février dernier, la galerie Lilian Rodriguez proposait de revoir les frontières délimitant la discipline sculpturale en prenant appui sur les œuvres de Guillaume La Brie, de David Butler et de Michael Doersken. 

La galerie n’en est pas à sa première exposition thématique où un médium artistique est abordé sous un angle qui se veut d’actualité. (Re)Penser la peinture présentait en 2011 quatre artistes de la relève dont les pratiques renouvelaient, aux yeux de la galeriste, l’expression du médium pictural. Inscrite à la programmation 2013, Un regard sur la jeune peinture confirmera à nouveau cette volonté d’aborder les travaux de divers artistes suivant une perspective d’évolution disciplinaire.

Assemblage, bricolage, rapiéçage

En guise d’accueil : une structure composée de socles rayonnant autour d’une masse compacte dont la surface bleu-gris revêt un aspect pierreux. Socles est une imposante sculpture signée Guillaume La Brie, artiste diplômé de la maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’UQÀM. Mieux connu pour ses installations in situ dans lesquelles il transforme le contexte d’exposition en opérant – et parfois prélevant – à même l’architecture, l’artiste propose cette fois une série de quatre objets-meubles autonomes.

Guillaume Labrie, série Sculptures pouvant être disposées dans n’importe quel sens, 2012. Crédit : Lilian Rodriguez
Guillaume La brie, Sculptures pouvant être disposées dans n’importe quel sens (série), 2012. Crédit : Galerie Lilian Rodriguez

Si ses œuvres se font plus timides en matière de proportions (la vocation commerciale du lieu de diffusion serait-elle en cause?), elles reprennent néanmoins le vocabulaire usuel du sculpteur : jeux d’orientation et de configuration spatiale, détournement d’objets ou encore recours au mobilier. Dans une même optique, les Tablettes #1, #2 et #3 de la série Sculptures pouvant être disposées dans n’importe quel sens reprennent le principe des piédestaux à l’entrée. Les trois accrochages consistent chacun en une étagère fixée au mur où repose un objet informe duquel sont raccrochées d’autres tablettes. La Brie joue avec les codes du langage inhérent à la sculpture – le présentoir et l’objet sculpté – permettant au spectateur d’en reconsidérer les usages et les définitions conventionnels.

Soigneusement alignées devant les œuvres de La Brie, six sculptures de David Butler explorent les possibilités infinies de la matière. Ces structures hybrides, composées de mousse et de plâtre aux couleurs fluorescentes, sont dotées de visages blancs féminins et reposent sur des supports métalliques, ce qui leur confère une apparence et une posture anthropomorphiques. Elles évoquent au premier abord la statuaire antique et classique, mais leurs contours indéfinissables et leurs surfaces accidentées écartent cette première impression.

David Butler, They Are Coming, the Vultures of History (série), 2012. Crédit : Galerie Lilian Rodriguez
David Butler, They Are Coming, the Vultures of History (série), 2012. Crédit : Galerie Lilian Rodriguez

Une observation soutenue des œuvres permet de relever à certains endroits au sein des figures un réseau de lignes faisant écho à l’étape intermédiaire de la modélisation numérique, technique à laquelle l’artiste a régulièrement recours dans sa pratique. Chez Butler, la ruine et les nouvelles technologies se côtoient donc, mais plutôt que d’engager un dialogue entre elles, celles-ci se posent en adversaires. C’est du moins ce que laisse entendre le titre de la série They Are Coming, the Vultures of History (2012) qui laisse présager la menace d’une attaque « technologique » contre la forme de la statuaire antique, véritable vestige traditionnel. En revanche, la cohabitation d’une esthétique du passé et de l’ère du multimédia permet d’élargir le champ des possibilités sculpturales et de questionner la direction dans laquelle évolue cette discipline.

Michael Doersken, dont le travail a fait l’objet au cours de l’année 2012 d’une exposition solo chez Lilian Rodriguez, œuvre dans un tout autre registre. Dans une salle à l’écart, onze sphères constituant la série Skylights (2013) sont posées au sol. Ces figures géométriques abstraites se distinguent par leurs motifs et leurs couleurs variés : parfois tachetées, marbrées ou monochromes, mates ou lustrées, elles s’apparentent par le fait même à des pierres précieuses, mais surdimensionnées. Leur inscription au sein de l’exposition est saugrenue, rompant d’une certaine façon le fil conducteur établit par les réalisations éclatées de La Brie et de Butler.

Michael Doerksen, Skylights, 2013. Crédit : Galerie Lilian Rodriguez
Michael Doerksen, Skylights, 2013. Crédit : Galerie Lilian Rodriguez

Sculptures repensées?

La pertinence de la thématique suggérée pour (Re)Penser la sculpture pouvait être interrogée au terme de la visite — même qu’il y avait tout lieu de se demander si, parmi les œuvres présentées, on pouvait véritablement déceler une nouvelle facette du champ sculptural contemporain. Les travaux de La Brie, de Butler ou de Doersken mêlent habilement différents procédés sculpturaux, mais n’incarnent guère une transition ou un renouvellement de la discipline pour autant. La portée de leurs créations est avant tout formelle: elles font certes état d’une tendance dans la sculpture québécoise à privilégier une approche figurative ainsi qu’à faire éclater les frontières du médium par le truchement de matériaux variés et de techniques d’assemblage, de bricolage et de rapiéçage. Mais force est de constater qu’il s’avère tout de même présomptueux d’aborder les œuvres de cette mince sélection d’artistes dans l’objectif d’une révision de la pratique artistique.

Du reste, la nature du projet poursuivit par la galerie peut elle aussi être interrogée sachant que, dans l’art actuel, les artistes privilégient avant tout le décloisonnement et la transgression disciplinaires. Ils travaillent à bousculer les conventions artistiques ainsi qu’à brouiller les repères habituels afin de révéler le caractère indécidable, voire indiscernable, de l’art. En ce sens, par sa proposition cantonnée strictement au champ sculptural, l’exposition s’avère quelque peu en décalage avec la réalité interdisciplinaire des œuvres contemporaines.

***

(Re)Penser la sculpture

David Butler, Michael Doerksen, Guillaume La Brie

Exposition présentée chez Lilian Rodriguez, 372 Ste-Catherine O. (Édifice Belgo), suite 405

du 12 janvier au 23 février 2013

Article par Julia Smith.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM