Regard frais sur la culture du graffiti. Entrevue avec Adrien Fumex de la Fresh Paint Gallery (partie 1)

La Fresh Paint Gallery est née en 2011 de la convention internationale de graffiti Under Pressure, un festival qui fêtera…
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La Fresh Paint Gallery est née en 2011 de la convention internationale de graffiti Under Pressure, un festival qui fêtera pour sa part son vingtième anniversaire en 2015. La galerie, espace d’exposition dont les murs sont gorgés de graffitis plus diversifiés les uns que les autres, promeut la culture urbaine à travers ses divers projets éducatifs et culturels tout en étant un tremplin pour de nombreux artistes émergeant dans le milieu. L’approche indépendante de ses membres lui permet à la fois de critiquer et de redéfinir à sa façon la perception de la culture artistique contemporaine. L’Artichaut Magazine s’est entretenu avec Adrien Fumex, coordonnateur à la Fresh Paint Gallery depuis 2012. Cet article constitue la première partie de cette entrevue.

Artiste: Isaac Holland Crédits photographiques : Adrien Fumex
Artiste: Isaac Holland
Crédits photographiques : Adrien Fumex

Artichaut Magazine: En quoi consiste exactement Under Pressure? Est-ce la même équipe que celle de la galerie?

Adrien Fumex: Under Pressure, c’est une convention de graffiti et c’est un festival communautaire. Ce sont des gens qui décident de s’impliquer dans le milieu de la culture urbaine et qui organisent le festival sur leurs propres temps libres. Ce n’est vraiment pas la même équipe et ce n’est pas forcément le même mandat. C’est bâti sur la même philosophie, mais ce n’est pas le même produit.

A. M.: L’idée de la galerie est venue d’où? Comment le projet s’est-il développé plus concrètement?

A. F.: Cela devait être un projet temporaire de trois mois, qui était là à partir de l’ouverture du festival Under Pressure. C’est Sterling Downey, le co-fondateur du festival, qui avait été approché pour faire un projet de murale sur un bâtiment. C’était très cher, et pour moitié moins cher, il pouvait faire une galerie qui durait trois mois… C’est lui qui a bâti une équipe pour faire ça. Il y avait à ce moment-là une fille qui venait d’Allemagne, qui était en voyage à Montréal et qui a fait beaucoup dans le milieu du street art en Europe. Elle s’appelle Élise Luong, et Downey lui a proposé de faire ce projet-là. C’est elle qui a coordonné toute la remise en état du local. Il y a eu beaucoup de travaux et d’investissements financiers à faire, juste pour que ce soit accessible au public dans l’ancien [local]; d’ailleurs on a tout défait.

Six mois plus tard, après le début du projet, elle est repartie en Europe, et c’est moi qui ai pris la relève. Il y avait beaucoup de demandes et d’intérêt par rapport au lieu. Du coup, ça a fait six mois, puis douze mois, puis quinze, puis on a décidé de changer de local à la fin de ce moment-là. Donc c’est un peu ça, le départ de la galerie. Si on est avec le festival, c’est que c’est né du festival. Ça a pris comme une vie en soi, mais c’est et ce sera toujours relié à Under Pressure.

A. M.: Vous dites que vous faites la promotion de la culture urbaine. Pour les gens qui sont moins familiers avec cette notion, pourriez-vous nous définir ce que la culture urbaine englobe?

A. F.: Ça, c’est vraiment plus le mandat du festival. Le festival en tant que tel est parti du graffiti, mais a vraiment pris toute une dimension autour de la culture urbaine, comprennant le skate, la musique, que ce soit DJ ou EMCEE, le graffiti, le street art, le break dance… Nous, ce qu’on voit comme la culture urbaine, ce n’est pas que ça. C’est vraiment tout ce qui est dans la mouvance urbaine contemporaine; ça peut être aussi du bmx, du parcours… La galerie, c’est vraiment plus un projet d’arts visuels. C’est parti du street art, mais ça ne veut tellement plus rien dire qu’on essaie de s’en dissocier. On essaie de mettre plus en avant les artistes et leur travail. On travaille avec des gens dans l’esthétique pop, que ce soit graffiti, tattoo, design graphique ou illustration.

Artiste : Xray Crédits photographiques : Adrien Fumex
Artiste : Xray
Crédits photographiques : Adrien Fumex

A. M.: Pouvez-vous nous décrire votre mandat en quelques mots?

A.F.: Il y a plusieurs mandats, ça dépend de la perspective avec laquelle on regarde. Pour les artistes, c’est vraiment de les promouvoir, leur donner un lieu où ils sont capables de monter leur propre exposition, dans une dimension très «installative», donc d’utiliser le sol, les murs, les plafonds. C’est vraiment de penser à un environnement plutôt qu’à un format, et puis d’aller en dehors de leur zone de confort, de tester de nouveaux médiums. C’est vraiment un espace exploratoire. Je pense que c’est une étape dans leur cheminement, un rite de passage à la galerie.

Pour le public, c’est plus de la médiation, et offrir un espace pour discuter des questions de la culture urbaine, du graffiti, du street art. Ce sont surtout les médias qui jouent sur la «romantisation» de la culture pour se mettre en valeur et parfois je trouve que c’est très fake. Nous sommes là pour démystifier et pour jouer un rôle de média «citoyen». On a une expertise dans le milieu, puis on essaie vraiment de la faire valoir. Souvent, [les médias] n’apportent même pas de l’information, c’est juste de l’autopromotion ou de la promotion d’amis. Et nous, on n’est pas là pour ça, on est là pour informer, pour essayer de donner un point de vue un peu plus critique, ce qui n’est pas forcément bienvenu à Montréal ou même au Québec […], mais c’est ce qui fait avancer les choses et c’est ce qui nous rend créatifs. C’est notre esprit critique.

On fait des conférences sur des thèmes vraiment spécifiques, ou on invite des personnes pour parler de problématiques: l’implication de la femme dans la culture hip hop, les droits des artistes (auteurs, exploitation des œuvres, droit à l’image), l’art et l’entrepreneuriat, la commercialisation de la culture street art et graffiti, le côté alternatif et subversif de la culture… Des sujets généralement peu traités dans les médias, ou traités de façon très caricaturale. On a aussi un espace qui est beaucoup plus accessible pour répondre aux besoins étudiants.

A.M.: Ironiquement, même si les gens passent à côté de murales au quotidien, ils ne sont peut-être pas si proches du street art qu’ils pourraient l’être ici, où il est vraiment ramené à leur niveau, à l’échelle humaine…

A.F.: Ici, l’avantage, déjà, c’est que l’espace est petit. Et si on fait payer les gens à l’entrée, c’est une question de valoriser leur temps. […] L’idée, c’est que les gens investissent pour qu’ils passent plus de temps à regarder et à essayer de comprendre la démarche. Dans la rue, tu es distrait; […] le muralisme et le street art, c’est du zapping pour moi maintenant. Les gens ne passent pas de temps à essayer d’analyser et comprendre un mur, comprendre les objectifs de l’artiste. Ils vont juste trouver ça cool parce qu’ils peuvent se prendre en photo devant.
Pour moi, valoriser le travail d’un artiste, ça se fait en l’encourageant, en ne prenant pas pour acquis sa capacité de création… Ce genre d’encouragement, ça doit être entretenu et c’est super important de soutenir et valoriser si on veut qu’un artiste continue de produire. L’art a besoin de cet échange entre l’artiste et le public.

A.M.: L’art qui se trouve entre les murs de la Fresh Paint Gallery varie énormément de styles. Avez-vous quand même des critères pour accepter d’exposer un artiste ou un projet?

A.F.: Oui, ça dépend d’un artiste à un autre. L’important, c’est qu’il ait du potentiel, une bonne esthétique. Le niveau n’est pas forcément consistant entre toutes les installations, toutes les œuvres. Il y en a qui sont beaucoup plus fortes ou travaillées que d’autres, mais l’idée, c’est justement que ce soit accessible et, des fois, on va laisser exposer une personne qui a beaucoup moins d’expérience, mais qui a des concepts intéressants et qui cherche un espace à développer. Le mandat de l’espace, c’est aussi de leur donner la possibilité d’essayer, de faire des erreurs, de comprendre et de s’améliorer.

A.M.: Priorisez-vous une catégorie d’artistes en particulier (par exemple, les artistes émergents) ou êtes-vous ouverts de ce côté aussi?

A.F.: Pour nous, les artistes émergents sont en priorité. Après, il y a des artistes qui sont extrêmement établis qui ont aussi exposé ici. […] On n’est pas vraiment une galerie, on est vraiment plus un espace de promotion artistique. Les gens comprennent que même s’ils sont établis et représentés par de super grosses galeries parisiennes, nous on leur offre un lieu pour qu’ils s’amusent… Chacun est à un niveau différent dans sa carrière. Il y en a d’autres pour qui c’est juste un passe-temps.

A.M.: Vous parlez souvent d’adopter une approche axée sur le partage et le communautaire. En quoi se reflète-t-elle dans vos projets?

A.F.: On veut que ce soit une structure accessible à tout le monde et que chacun, avec son implication, puisse développer son projet, son idée. Cela concerne n’importe qui voulant monter un projet concret qui lui permettra de valoriser son profil ou son champ d’expertise, ou développer son savoir-faire. Par exemple, à chaque fois qu’un artiste expose, il y a un bénévole qui fait une entrevue avec lui, qui la diffuse sur notre site. On cherche à avoir une structure professionnalisante, mais gérée uniquement par des bénévoles. […] Si les personnes sont intéressées à échanger avec les artistes et entre les bénévoles, là où ça devient intéressant, c’est qu’ils le font gratuitement, par pure passion pour la culture.

A.M.: Vous travaillez aussi avec des itinérants. Quels genres de projets faites-vous avec eux?

A.F.: C’est encore tout nouveau. On a fait un atelier de pochoir, mais là on travaille sur un projet de photo, du light painting. En fait, on n’aurait même pas dû dire que ce sont des personnes itinérantes, parce qu’à l’atelier, je ne les ai pas du tout vus comme tels. Le projet, c’est de développer un moyen de communiquer et de faire une exposition à partir des thématiques qu’ils souhaitent aborder sur leur situation. Ça peut être très sérieux ou non. L’objectif, c’est de partir d’eux, de leurs besoins, de ce qu’ils veulent exprimer, et de le retransmettre en photo. On parle de leurs intérêts, de leur façon de penser, de ce qu’ils ont envie de dire et on les aiguille dans leur démarche. Et le deuxième projet qu’on va faire au printemps, c’est de construire des mini-maisons à partir de matériaux recyclés qu’on va installer dans la rue, pour parler des problèmes de logement. C’est purement artistique, puis c’est plus pour donner une autre image d’eux en tant que créateurs. Si tu crées une expérience différente pour eux et si tu crées une interaction, ça donne une possibilité de les voir d’une manière différente.

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Les expositions de la Fresh Paint Gallery se renouvèlent aux trois mois. Il est possible de visiter la galerie du mercredi au samedi de midi à 21h et le dimanche de midi à 20h. Des détails supplémentaires concernant toutes les activités, évènements et ateliers offerts par Fresh Paint se trouvent sur le site Internet de la galerie.

La deuxième partie de cette entrevue sera présentée dans un article qui paraîtra sous peu.

Article par Maude Pelletier. Étudiante au baccalauréat en histoire de l’art, Maude est passionnée par trop de choses pour savoir où donner de la tête.

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