L’Abécédaire du féminisme : dévoiler le féminisme un mot à la fois

L’Abécédaire du féminisme est cette merveilleuse petite bible féministe publiée par les éditions Somme Toute en 2016. Cet ouvrage inspiré…
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L’Abécédaire du féminisme est cette merveilleuse petite bible féministe publiée par les éditions Somme Toute en 2016. Cet ouvrage inspiré d’un segment du même nom de l’émission littéraire Plus on est de fous, plus on lit! à la radio de Radio-Canada est le parfait lexique du mouvement féministe. Assurément un livre incontournable qu’on laisse traîner sur notre table de salon tellement il est beau à voir et bon à lire.

Extrait de la page couverture
Source: site web de Radio-Canada

Joliment illustrés par Sarah Marcotte-Boislard, les textes de Noémie Désilets-Courteau offrent un panorama des grands thèmes du féminisme (égalité, maternité, genre, sexualité, etc.) tout en nous apprenant de nombreuses choses sur les pionnières et militantes des différentes vagues du mouvement. Les textes sont entrecoupés de citations, la majorité provenant de discours de femmes, auteures, journalistes, professeures, cinéastes, etc. qui dialoguent avec le texte pour en faire ressortir les éléments les plus importants, intéressants ou significatifs.

«Hystérie est un mot important parce qu’il a servi à contrôler les débordements des femmes. En fait, l’hystérie est un diagnostic un peu fourre-tout qui maintenant n’existe plus, mais l’idée est restée : tout de suite, on va accuser les femmes d’être hystériques dès qu’elles s’indignent. Une femme doit être régulée, réglée. Il faut donc contrôler l’utérus pour régler la femme. L’hystérie a été un des diagnostics utilisés pour enfermer les femmes : des filles désobéissantes ou un peu trop frivoles, des prostituées, des veuves qui souffraient de solitude… Tous les prétextes étaient bons pour enfermer les femmes. Alors qu’on va parler d’artistes maudits quand il s’agit des hommes, on va parler d’hystériques pour désigner les artistes femmes.» (Martine Delvaux, p. 72)

L’Abécédaire du féminisme, dont l’idée originale vient de Marie-Louise Arsenault, présente des mots, des acronymes et des noms propres, accompagnés de descriptions, de faits historiques ou encore de statistiques sur les différents éléments de la condition des femmes et des mouvements féministes à travers les époques. Si l’ouvrage nous apprend de manière anecdotique que «[s]oixante-dix-sept pour cent des femmes ne connaissent pas l’orgasme avant l’âge de 25 ans et 15 % des femmes n’en auront jamais» (p. 92) ou encore que «[s]elon les données les plus récentes, le Canada compte davantage de ménages formés d’un couple sans enfants que de ménages comprenant un couple avec enfants, et ce, depuis 2006», il nous présente aussi les figures importantes de l’histoire du féminisme, comme Lise Payette, première ministre de la Condition féminine ou Thérèse Casgrain à qui l’on doit le droit de vote des Québécoises, obtenu en 1940. Le livre nous explique également plusieurs histoires factuelles. On nous raconte par exemple l’histoire de la fondation des maisons Rosalie-Jetté qui viennent en aide aux filles-mères qui en ont besoin ou encore les détails de la commission OPPAL, laquelle dans les années quatre-vingt-dix a enquêté sur la disparition de prostituées d’un quartier défavorisé de Vancouver, dont plusieurs étaient d’origine autochtone.

Photographie de Thérèse Casgrain
Source image : site web de l’Encyclopédie canadienne/George Nakash. Fonds Thérèse Casgrain. L Bibliothèque et Archives Canada, PA-123482

L’Abécédaire du féminisme se veut inclusif; il aborde la question de l’intersectionnalité. Le mot fait partie de l’abécédaire, mais on remarque aussi le déploiement de cet enjeu à travers le choix des autres mots ou noms dans l’œuvre. Par exemple, l’ouvrage parle de Viola Desmond, une femme de Nouvelle-Écosse qui, en 1946, a refusé de s’asseoir dans la section réservée aux Noirs dans un cinéma; un refus qui rappelle bien celui de la célèbre Rosa Parks dont l’histoire nous est moins étrangère. Du coup, en parlant d’intersectionnalité, l’Abécédaire se fait interculturel et intergénérationnel. L’importance des réseaux sociaux dans le militantisme féministe est d’ailleurs soulignée avec des références aux mouvements #HeForShe ou encore #AgressionNonDénoncée.

Affiche de la campagne #HeForShe
Source : https://www.theodysseyonline.com/the-heforshe-campaign-is-growing

Évidemment, les problématiques incontournables du viol et de l’avortement sont abordées par l’auteure et les intervenantes, mais aussi celles de la sexualité, de la masturbation féminine, du corps des femmes, questions qui occupent une place importante dans l’œuvre. Tout est scruté : les seins, la vulve, les fesses, l’utérus, etc. Les discussions sont larges. Alors que la chroniqueuse Josée Blanchette commente avec humour le nom «Don Juan d’Autriche», synonyme de godemichet: «C’est quand même extraordinaire que ça existe ce mot-là! Chéri, passe-moi le Don Juan d’Autriche! C’est assez romantique et chevaleresque en fait, et j’espère lancer une mode avec cette terminologie. L’objet devrait faire partie de la trousse d’urgence de toute femme moderne, qu’elle soit célibataire, en couple, jeune, vieille, féministe, ou pas» (p.36), d’autres passages soulèvent des problèmes avec un ton beaucoup plus sérieux: «En vérité, il n’y a pas de vulve « normale » esthétiquement parlant. Néanmoins, les complexes de la vulve mènent de plus en plus chez le chirurgien. La popularité de la labiaplastie augmente chaque année malgré le fait que les petites lèvres dépasseraient chez 80 % des femmes.» (p.185)

« Le mot est peut-être moche, mais son équivalent en latin n’est guère plus réjouissant : pour dire  »vulve » on dit pudendum femininum, où pudendum signifie  »parties honteuses ». Ce qui explique peut-être pourquoi peu de femmes accepteraient de prendre la pose du modèle de L’origine du monde de Gustave Courbet ». (p.185)

Les enjeux de l’esthétique sont largement discutés. On parle entre autres de chirurgie plastique, de Weight Watchers, des régimes, de l’épilation, du maquillage, etc. On dénonce les standards et on remet en question certaines pratiques des routines beauté des femmes. Du coup, cela nous rappelle les œuvres de Nelly Arcan qui explorent les mêmes thématiques. Cette auteure se retrouve d’ailleurs dans l’abécédaire tout comme Louise Dupré à qui l’on fait un véritable hommage: «L’écriture au féminin peine encore à être considérée au même titre que celle des hommes. Elle ne bénéficie pas du même prestige, ni d’une visibilité équivalente dans les médias. Pourtant, lire Louise Dupré, c’est voir le monde avec clarté. Il y a quelque chose de résolument universel dans ses mots, quelque chose qui reste longtemps après que le livre ait été refermé. Quelque chose digne d’un grand talent.» (p.38-39).

L’Abécédaire du féminisme témoigne des nombreuses heures de réflexion et de discussion autour des problématiques féministes. La richesse des échanges entre les personnes qui ont contribué à l’abécédaire est remarquable dans l’œuvre, ce qui la rend d’ailleurs très émouvante. Alors qu’un texte peut nous choquer avec des statistiques alarmantes sur les agressions, d’autres textes plus drôles nous détendent et nous font rire. Les illustrations qui viennent compléter l’œuvre, elles, ne manquent pas de nous charmer. Ce livre est donc assurément une découverte impressionnante qui mérite d’être lue et relue.

Abécédaire du féminisme, idée originale de Marie-Louise Arsenault, textes de Noémie Désilets-Courteau, illustrations par Sarah Marcotte-Boislard, Montréal, Somme toute, 2016, 221 p.

 

 

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