La Banquette culbute les conventions – Le timide à la cour de La banquette arrière

Pour fêter ses 15 ans d’existence, le Théâtre de la banquette arrière fait une entorse à ses habitudes en présentant, pour la première fois depuis 2002, une pièce du répertoire classique. Le timide à la cour de Tirso de Molina est une incursion dans le XVIIe siècle, non sans un clin d’œil à la modernité.
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Pour fêter ses 15 ans d’existence, le Théâtre de la banquette arrière fait une entorse à ses habitudes en présentant, pour la première fois depuis 2002, une pièce du répertoire classique. Le timide à la cour de Tirso de Molina est une incursion dans le XVIIe siècle, non sans un clin d’œil à la modernité.

Crédit photographique: Gunther Gamper
Crédit photographique: Gunther Gamper

Alors que se perpétue le débat sur la pertinence de dépoussiérer les pièces de répertoire (voir l’article de Mario Girard et Louis Bélanger dans La Presse, Théâtre : créer ou rejouer le répertoire), le metteur en scène Alexandre Fecteau (NoShow) s’est éloigné de sa prédilection pour le théâtre contemporain afin de se pencher sur l’une des pièces majeures du Siècle d’or espagnol. Si le contexte spatio-temporel n’est pas familier au spectateur, les thèmes, eux, le sont, puisqu’ils gardent toujours quelque chose d’intemporel.

À commencer par le pauvre berger Mireno sans titre de noblesse, mais ô non pas sans ambition. Ce dernier est incarné par Renaud Lacelle-Bourdon, dont les acrobaties et l’apparente légèreté servent à merveille l’enthousiasme et la naïveté du paysan, qui tente de gravir les échelons de la grande société. La question du statut social et de la difficulté de s’en détacher a un amer goût de modernité, barrière qui persiste à travers les siècles. Cela n’empêchera pas Mireno et son compagnon Tirso de tenter leur chance à la cour d’Aveiro, où se multiplieront les intrigues amoureuses de tous genres; amours impossibles, déçues, recherchées, dédaignées, jouées.

Mireno aura la chance d’être aimé de celle qu’il aime, la taquine Magdalena (Sophie Cadieux), fille du Duc d’Aveiro (Roger la Rue). La seconde fille du Duc, Seraphina (Kim Despatis), ne sera pas aussi clémente avec les nombreux hommes qui la courtisent et qu’elle renie sans pitié.

Alexandre Fecteau parvient à développer les multiples intrigues en parallèle, par de courtes saynètes qui parviennent généralement à créer des contrastes intéressants, des mises en opposition d’idées qui empêchent de tomber dans la lassitude, malgré quelques longueurs.

Pour entre autres briser une potentielle monotonie, le metteur en scène et les comédiens ont dispersé dans la pièce des moments de dialogue direct avec le public. C’est notamment le cas au tout début, lors du discours de présentation, quand Anne-Marie Levasseur s’exclame que si elle joue un homme, c’est parce qu’elle est enceinte et que le metteur en scène trouvait cela inconvenant pour un personnage féminin. Difficile de dire si c’était prévu ou non, et le malaise est inévitable. Les comédiens à l’air moqueur enchaînent, et de tels apartés reviendront ponctuellement alors que les acteurs qui s’insurgent contre la misogynie du texte.

Crédit photographique: Gunther Gamper
Crédit photographique: Gunther Gamper

Néanmoins, force est d’admettre que Tirso de Molina rompt avec les conventions de l’époque, puisque celles-ci voulaient que les rôles féminins soient effacés ou servent de support aux rôles masculins. Avec Le timide à la cour, l’auteur propose des femmes en contrôle d’elles-mêmes et même de la situation, qui n’ont pas froid aux yeux et surtout qui refusent, plus ou moins directement, de se soumettre aveuglément aux désirs des hommes.

Les costumes forment également un pont intéressant entre les deux époques, le jean revêtu par Seraphina illustrant bien son esprit plus rebelle, moins en accord avec les conventions de l’époque.

Toutefois, le texte comporte tout de même des répliques qui donnent des frissons à quiconque possède une fibre féministe. Une tirade sur un viol qui n’en « serait pas un puisqu’il serait consenti » amène un aparté de Renaud Lacelle-Bourdon, tout à coup revenu à lui-même.

« Aux femmes qui sont dans la salle, je comprendrais que vous préfériez vous boucher les oreilles pendant les deux ou trois prochaines minutes! »; « Parce qu’évidemment on sait bien que les femmes sont incapables de garder un secret! » sont quelques exemples de ces messages adressés directement aux spectateurs, par les acteurs qui délaissent leur personnage le temps d’une intervention. C’est la manière qu’a trouvée le Théâtre de la banquette arrière d’« embrasser sans endosser » la pièce historique, comme l’explique Alexandre Fecteau dans le mot du metteur en scène.

Une production somme toute rondement menée, malgré peut-être un rythme qu’on aurait préféré parfois plus rapide, parfois plus court. Le décor, efficace, présentait un intéressant jeu de miroirs, qui était difficilement appréciable pour le public situé sur les côtés, et dont la vue était parfois bloquée par les panneaux coulissants.

Les comédiens ont néanmoins certainement réussi à ramener le public des siècles en arrière par leur jeu efficace, exagéré, séduisant. Le timide à la cour demeure un spectacle riche en rebondissements et en humour, et malgré quelques propos aujourd’hui désuets et choquants, la pièce rompt avec les conventions de l’époque par le poids et l’autorité des rôles féminins, qui occupent tout de même une place prépondérante dans l’œuvre. On se réjouit de cette adaptation d’une pièce toujours divertissante.

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La pièce Le timide à la cour avait lieu du 28 septembre au 22 octobre 2016 au Théâtre Denise-Pelletier.

Article par Ericka Muzzo.

Artichaut magazine

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