L’incarcération au féminin: La Taularde d’Audrey Estrougo

La Taularde est un film coup de poing, une incursion claustrophobe et angoissante au sein du milieu carcéral féminin. Une…
1 Min Read 0 203

La Taularde est un film coup de poing, une incursion claustrophobe et angoissante au sein du milieu carcéral féminin. Une coproduction France-Belgique, il est signé par Audrey Estrougo, la cinéaste autodidacte de Regarde-moi (2007), d’Une histoire banale (2014) et de Leila (2015). La réalisatrice fait preuve de son habituel souci du détail, livrant un film d’un réalisme impénitent bénéficiant d’une narration bien ficelée et d’une distribution sans failles. En sortie limitée au Québec, La Taularde est une réussite qui risque de vous hanter.

Mathilde Leroy (Sophie Marceau), professeure de lettres, est reconnue coupable d’avoir aidé son mari à s’échapper de prison. Ce faisant, elle a en quelque sorte pris sa place entre quatre murs. Le film s’ouvre pendant la fouille qu’elle subit avant d’entamer sa sentence. Nue, vulnérable, sans repères. La performance de Marceau, collée à un travail de scénarisation efficace, ne nous laisse pas toutefois prendre le personnage en pitié. Mathilde est forte, intelligente et sans remords. Elle est déterminée à effectuer sa peine la tête haute, sans histoires. Mais elle est isolée du monde extérieur, sans nouvelles de son mari. Elle apprend que l’évasion de son mari a causé un mort. Maintenant complice d’homicide, elle risque de voir sa peine monter jusqu’à 10 ans. L’angoisse de la protagoniste est prenante. Le sentiment étant d’autant plus violent du fait qu’il ne peut que rebondir contre les murs. Mathilde, qui s’est sacrifiée pour son mari, refuse toutefois de se voir en victime. En attendant, il ne lui reste de certitude que la réalité de la prison.

La Taularde – Audrey Estrougo

Estrougo ficelle une narration d’une netteté admirable. Les éléments du récit nous sont exposés naturellement, au compte-goutte parfois, mais toujours au moment opportun. Si la crédibilité des circonstances qui amènent Mathilde en prison peut être remise en question, il reste que la simplicité de l’histoire laisse grande place à l’exploration des personnages. Domaine dans lequel le film se refuse aux clichés. Les détenues, tout comme les gardes, sont représentées avec une nuance irréprochable. Malgré le fait que la caméra ne s’éloigne jamais bien loin de la protagoniste, on refuse de laisser les autres personnages être simplement caractérisés de bons ou de méchants, d’amie douce, de détenue violente ou de garde cruelle. Nato Kandé (Eye Haidara), la compagne de cellule de Mathilde, est à la fois effrayante et touchante. La surveillante en chef, Élise Schoelcher (Marie-Shona Condé), est une femme qui a le sens du devoir et qui s’efforce de faire régner la justice. Anne Le Ny, dans le rôle de Marthe, réussit à inspirer confiance autant que haine. Sans oublier les performances de Suzanne Clément, de Carole Franck et de Marie Denarnaud, pour n’en nommer que quelques-unes, qui renforcent elles aussi avec brio l’effort de subtilité de la narration.

C’est peut-être ce refus d’étiqueter ses personnages selon leurs clans d’appartenance qui distingue Estrougo de ses homologues masculins, comparaison qui est difficile à omettre au sein d’une thématique jusqu’à maintenant fortement exploitée dans des contextes masculins. À l’instar de la série américaine Orange is the New Black, l’univers féminin de La Taularde est caractérisé aussi bien par l’individualité de ses personnages que par leur calvaire collectif. Cette propension à la nuance ajoute entre autres au réalisme du produit final. L’univers de la prison est recréé avec assurance, sans s’appuyer sur une panoplie d’éléments d’exposition censée aider la protagoniste, mais surtout le spectateur, à s’y retrouver. Estrougo délaisse aussi la trame musicale, meublant plutôt l’ambiance d’un vacarme harmonieusement chaotique. Comme Mathilde, le spectateur n’a pas d’issue.

La Taularde – Audrey Estrougo

On ne sortira jamais des murs de la prison. Mathilde y arrive en touriste, prête à en sortir en deux ans. Au rideau, rien n’est moins sûr. Elle fait maintenant partie de cet écosystème, ayant découvert en elle une violence qui auparavant ne s’était manifestée qu’en jets de colère idéologique. Sa transformation est captivante, mais c’est la richesse des personnages féminins qui l’entourent qui l’ancre dans la réalité. Difficile pour quiconque de s’en sortir indemne.

La Taularde, d’Audrey Estrougo, est en sortie limitée au Cinéma Beaubien. Visionnez la bande-annonce ici.

Article par Brigitte Voisard.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM