Réservoir de cyberpunk. Récits aux contours judicieusement alambiqués

Réservoir, le premier collectif BD de Front Froid, paru en 2016, propose quatre histoires qui vont droit au cœur du…
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Réservoir, le premier collectif BD de Front Froid, paru en 2016, propose quatre histoires qui vont droit au cœur du cyberpunk pour tracer un monde essentiellement déshumanisé, où seul un relent de souffle vital permet que subisse l’espoir.

C’est souvent la fin d’un récit cyberpunk qui nous permet d’évaluer sa qualité. En effet, nous pouvons alors observer la finesse des enjeux déployés et la manière dont l’histoire reconstituée parvient à nous ébranler. En travaillant un genre[1] connu pour être tortueux, le premier collectif[2] de Front Froid avait comme défi de présenter des histoires poignantes avec un renversement satisfaisant en moins d’une vingtaine de pages alors que la plupart des œuvres appartenant à ce genre dépassent généralement les deux-cents pages! Les cinq auteurs, Frank Perrin, Benoit Vézina et Katherine Routhier, Sacha Ravenda et Em, réussissent brillamment à se servir de la brièveté de leur récit pour offrir un condensé d’action, de réflexion et d’émotions (dans cet ordre, on aurait bien tord d’y voir seulement la confrontation de monstres de technologie).

L'ouverture du film Blade Runner a profondément cristallisé l'esthétique cyberpunk Source: Wikipedia, page «Blade Runner»
L’ouverture du film Blade Runner a profondément cristallisé l’esthétique cyberpunk
Source: Wikipédia, page «Blade Runner»

Des couleurs criardes du premier récit, cristallisant l’univers superhéroïque classique et la violence pessimiste moderne, au morcellement des cases de la quatrième intrigue, illustrant les capacités du bras technologique de l’héroïne, le visuel répond parfaitement aux thématiques et produit son propre rythme dans chaque fiction. Les couleurs de la seconde histoire viennent sobrement catégoriser l’envie du jeune loup humanoïde: la couleur rouge, réveillant ses instincts bestiaux avec le passage d’une voiture ou d’une prostituée de luxe, interpelle d’ailleurs directement le lecteur par le contraste qu’elle provoque vis-à-vis des autres couleurs, essentiellement ternes. Dans l’intrigue suivante, une mise en page faussement classique insiste sur le déplacement contaminant au cœur du troisième récit. La page couverture synthétise bien toute la tension entre l’humain et la machine. Seule la détermination d’un protagoniste nullement surpuissant parvient à dépasser l’ampleur du contrôle et la globalisation de l’information présentes dans un univers profondément dystopique.

Page couverture Source: Prologue, page «Réservoir - Cyberpunk»
Page couverture
Source: Prologue, page «Réservoir – Cyberpunk»

L’idée que les différents récits se passent dans un monde commun est consolidée par quelques clins d’œil bien placés, l’affiche du «superhéros» Robospector dans le récit «610» et la mention de certaines corporations notamment. Nous explorons au fil des histoires différents quartiers de la ville et les maux de ses habitants. Outre les références entre les récits respectifs, une intertextualité se met en place vis-à-vis du vaste monde des comics. Par exemple, Robospector apparait dans une case qui reprend le premier tome de Superman. Si Robospector, lui aussi, n’est «pas des nôtres», on comprend rapidement que son rôle est bien moins innocent que celui de l’homme d’acier (seule la lumière les unit, celle du soleil ou du cinéma).

Comparaison entre le premier comic de Superman et une apparition de Robospector Source: Blog du Figaro, page «Archives juin 2012»
Comparaison entre le premier comic de Superman et une apparition de Robospector
Source: Blog du Figaro, page «Archives juin 2012»
Source: Réservoir, p. 19
Source: Réservoir, p. 19

On peut néanmoins regretter la faible présence de personnages féminins. Si ceux qu’on (entre)voit sont convaincants, trois des quatre récits échouent au test Bechdel[3]. Le dernier récit est par contre fort sur ce point: outre la multitude de personnages féminins, l’héroïne apparait d’abord comme un personnage androgyne. Et, si la concision du format permet une lecture aussi passionnante que saisissante, on regrette (peut-être à tord) de ne pas voir de si bonnes histoires se prolonger davantage.

Nous attendons donc avec impatience le prochain collectif de Front Froid, en espérant de voir aussi bien (re)travaillé les questions sociales et identitaires de même que la mise en page.

Frank Perrin, Benoit Vézina et Katherine Routhier, Sacha Ravenda et Em, Réservoir, Montréal, 2016, 96 p.

[1] Le cyberpunk est la contraction des mots cybernétique et punk, l’association de deux univers à l’origine assez opposés. Outre les caractéristiques déjà mentionnées, on y retrouve souvent les éléments suivants: l’énorme mégalopole futuriste, la corporation tentaculaire et toute puissante, la théorie du complot, l’informatique, la technologie, l’intelligence artificielle, l’hybridité et la révolte

[2] Le collectif de Front Froid rassemble les destins de quatre protagonistes dont chacun vit dans un quartier distinct d’une même grande ville. Front Froid est un organisme établi à Montréal, sans but lucratif et visant à promouvoir la bande dessinée québécoise de genre. Y sont notamment parus Léthéonie (2013) de Julien Paré-Sorel, Hiver nucléaire (2014) de Cab et La ligne rouge (2016) de Jobin, de Carrier, de Dion, de Paré-Sorel et de Carpentier.

[3] En 1985, la bédéiste américaine Alison Bechdel a proposé un test, maintenant célèbre, dans Dykes to Watch Out For (1983-2008). Pour passer le test Bechdel, une œuvre (à l’origine, il s’agissait d’un film, mais rien n’empêche de transposer ce test à d’autres médiums) doit respecter les trois conditions suivantes: deux personnages féminins nommés (1) se parlent (2) d’autre chose que de gars (3). Ce test montre le rôle souvent spectateur des personnages féminins ou encore seulement lié aux personnages masculins.

Article par André-Philippe Lapointe.

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